INTERVIEW – Mickael Derangeon

QUE RETENIR DU RAPPORT DE L’ANSES SUR LA PRÉSENCE DE PESTICIDES DANS L’EAU ?

Lundi 24 avril 2023 

Dans un rapport publié le 6 avril, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a révélé en France la présence de nombreux pesticides dans l’eau. Des inquiétudes et des questionnements ont émergé. Mickaël Derangeon, maître de conférence à l’Université de Nantes et Vice-président en charge de la Sécurité sanitaire, de la Recherche & Développement chez Atlantic’eau, le service public en charge de l’eau potable sur 148 communes de Loire-Atlantique, Vendée et Maine-et-Loire. Il explique les points à retenir de ce rapport et les conséquences de la présence des pesticides.

Adrien Ribera : Quelle est l’évolution de la présence des pesticides dans l’eau au fil des ans? 

Mickaël Derangeon : Il n’y a pas d’amélioration. Malheureusement, on a toujours des pesticides dans l’eau. La connaissance devient plus pointu et c’est ce qui nous permet de détecter de nouvelles molécules.  Concernant les métabolites, avant on ne s’intéressait pas à cette problématique. On s’aperçoit que lorsque les pesticides sont épandus, ils ne disparaissent pas et deviennent des métabolites. Lorsque le pesticide est épandu, il interagit avec l’environnement, ce qui va modifier la molécule. J’entends qu’il n’y a aucun risque avec ces molécules. Pas du tout ! Ces modifications qu’elles engendrent altèrent leurs propriétés et peuvent rendre une molécule toxique ou alors à l’inverse peuvent faire perdre la toxicité. Souvent les pesticides sont des molécules de synthèses qui miment des molécules naturelles. C’est ce qui explique leur rémanence dans les sols. Pour de nombreux pesticides, leur structure moléculaire fait qu’il ne seront pas présents dans l’eau mais quand ils sont transformés en métabolites alors ils peuvent devenir extrêmement solubles et persistant dans l’eau. 

Quelle est la situation dans votre région ?  

Alors il faut faire attention. On n’est pas une des régions les plus polluées. On est une région transparente dans le sens où l’on ne cache rien de ce qu’on trouve dans l’eau. Il est probable que dans certains endroits en France les informations ne soient  pas toutes diffusées. Il faut avoir à l’esprit que la présence du chlorothalonil a été révélée par l’étude de l’Anses 2019/2021. Il a fallu attendre 2023 pour que ça sorte, à la suite d’une enquête du Monde. Ce qui est intéressant c’est que le chlorothalonil est épandu depuis 1969 en France, on en mettait de partout. Cela ne fait que quelques mois que des laboratoires français ont la capacité de rechercher la molécule. Elle a une structure qui fait qu’on ne va pas jamais la retrouver dans l’eau. En revanche la modification chimique opérée dessus, fait que la molécule devient soluble et on la retrouve de partout dans l’eau mais elle n’est pas recherchée. Cet exemple peut être vrai pour quasiment tous les pesticides. Je pense qu’on savait quelque part que le chlorothalonil était présent dans l’eau bien avant. L’autre problème est lié au producteur de la molécule. C’est lui même qui fait des études pour montrer qu’elle ne présente aucun risque. On est dans une période  où les français n’ont plus confiance dans les pouvoirs politiques, on demande à une société potentiellement responsable d’un scandale sanitaire si sa molécule est dangereuse ou pas. 

Faut-il s’inquiéter et ne plus consommer l’eau du robinet ?

Chez nous, on a fait le choix d’être transparent. Les gens savent qu’en ouvrant le robinet en Loire Atlantique, nous ne cachons rien et ils peuvent avoir confiance. Mais dans les eaux minérales, certaines aussi sont touchées comme Evian. Certes c’est d’un très faible niveau et bien moindre que ce que nous avons trouvé dans l’eau du robinet. Mais c’est à noter, le chlorothalonil est présent dans certaines eaux en bouteille. Il faut relativiser les choses, cela va dépendre du consommateur. Tout dépend de l’âge que l’on a ou de notre situation. Pour une femme enceinte ou un bébé, la question se pose. Il y a une étude réalisée sur la souris. Pendant la gestation, on a nourri la femelle avec de l’eau contenant trois pesticides qui respectent la norme minimale, cela a quand même suffit à modifier la neurogenèse des bébés. 

En tant que consommateur, peut-on reconnaître une eau polluée ? 

Non, il faut aller voir le site de l’ARS avec les données, mais le problème est qu’il y a un grand nombre de métabolites qu’on ne recherche pas. On ne connaît qu’une infime partie de la pollution. Nous, en Loire-Atlantique, on demande que les zones de captage soient sanctuarisées, qu’on interdise les pesticides dans ces zones. En tant que producteur d’eau, on est dans l’incapacité d’assurer la qualité sanitaire de l’eau potable car les molécules sont autorisées mais ce n’est parfois que des années plus tard qu’on est en capacité de mesurer leurs métabolites. 

Comment traiter l’eau et cela a-t-il un impact sur le consommateur ? 

C’est le deuxième scandale. La pollution va être payée par le consommateur et non le pollueur. Ce dernier, ce n’est pas l’agriculteur mais celui qui produit la molécule. L’agriculteur l’utilise en toute légalité, on leur affirme qu’il n’y a parfois aucun risque avec certains pesticides. Pour traiter l’eau, il y a des charbons actifs mais le coût est important et c’est produit en Chine, on a donc aucune souveraineté. Une autre technique consiste en l’osmose inverse (ndlr: système de filtrage de l’eau pour ne faire passer que les molécules d’eau) mais cela pose également un problème. On arrive certes à retirer toute la pollution mais il y a un coût énergétique énorme et lorsque l’on pompe par exemple 100 L d’eau, on va concentrer la pollution contenue dans 100 L, dans 15 à 20 L. On en produit donc finalement que 80 L. Le problème que l’on a aujourd’hui est la raréfaction des ressources, on ne peut pas se permettre de jeter 20 L de l’eau que l’on va pomper. La solution est donc de sanctuariser l’eau, c’est notre position. 

Comment allez-vous adapter votre activité suite à cette étude ? 

On a lancé les démarches de construction d’une usine. Mais lorsque nous avons fait ça, on n’avait pas connaissance de la chlorothalonil mais on s’est aperçu que les ARS semblaient l’avoir. On nous a donc laissé investir dans une usine qui ne sera pas fonctionnelle sur le chlorothalonil R471811car la teneur en ce pesticide que l’on a détecté est très forte et on n’est pas sûr de pouvoir la traiter. On met en place des techniques exhaustives qui vont nous permettre d’aller chercher jusqu’à 100 000 molécules. En parallèle, il y a une problématique : « l’effet cocktail ». Dans l’eau, il y a  des dizaines de molécules et on n’est pas capable de prédire ce que fait ce « cocktail ». On a donc lancé des bio essais où l’on fait goûter l’eau à des organismes vivants (bactéries, champignons) afin de voir les effets de ce « cocktail » et s’ il y a un risque de toxicité. En fait, cette problématique est un héritage de plusieurs années d’une agriculture hyper intensive qui a certes permis de sauver des millions de vies à l’époque mais aujourd’hui on comprend la problématique et cela nous pousse à sortir de ce mode d’agriculture.  La difficulté est de ne pas alarmer mais de dire la vérité. Une étude danoise de l’an passé, citée par l’Anses, a montré qu’au Danemark sur l’ensemble de la population lorsque l’on dessert une eau chargée en nitrate entre 25 et 50 milligrammes, on multiplie par 1,8 à 3 le nombre de cancers du cerveau chez les enfants. On a en France, de nombreuses ressources où l’eau a une teneur en nitrate entre 25 et 50 milligrammes car il n’y a pas de loi qui interdise l’utilisation du nitrate dans ces zones. 

Propos recueillis par Adrien Ribera 

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